Dans les contes traditionnels, les personnages comme le prince dans la belle au bois dormant doivent passer des épreuves dans la forêt avant d'atteindre le château de la belle. Ces étapes réussies avec succès leur donne accès à la fille du roi. William Blake n'ira dans la forêt qu'une fois les épreuves échouées. Jim Jarmusch prend donc encore une fois le conte à contre pied.
Blake est un enfant. Il est proche de la nature. "Il est aidé par les choses primitives avec lesquelles il est en contact : un arbre, un animal, la nature, toutes choses dont l'enfant se sent plus proche que ne l'est l'adulte. Le sort de ces héros persuade l'enfant que comme eux, il peut se sentir abandonné dans le monde comme un hors la loi, […] mais que, comme eux, au cours de sa vie, il sera guidé pas à pas et recevra toute l'aide dont il pourra avoir besoin. " C'est dans la forêt que l'apprentissage psychologique se fait. La forêt représente les entre las de la conscience. Ce lieu est porteur de réponses. Il à une vertu initiatique. Quand on a les réponses restées en suspend, on passe à un stade supérieur. La personne que Blake va rencontrer pour l'aider dans son voyage initiatique, c'est Nobody.
Dans Dead Man, Jarmusch pose un problème de verticalité et d'horizontalité. Jarmusch se retrouve exactement dans le cas de figure du western. Cela imposait logiquement une composition horizontale. Mais il a travaillé sur la symbolique de la composition. Au début, Blake est dans une ville nommée "Machine", là où il est censé rejoindre son nouveau poste. Il recommence une nouvelle vie. La composition est verticale comme l'homme debout, vivant. Au moment où il s'allonge chez la fiancée du fils Dickinson, la composition bascule. Plus le film avance et plus la composition s'approche de l'horizontale. Même quand Nobody et Blake traversent la forêt avec tous ses arbres, nous sommes plus marqués par l'horizontalité du paysage, jusqu'à ce que Blake s'allonge, mort, dans un espace sans repères.
L'usage de la verticalité est peut-être aussi une référence à la hiérarchisation de la société alors que l'horizontalité place tout le monde au même niveau. Comme dans la nature, nous ne valons pas plus qu'une pierre ou qu'un arbre selon la vision Bouddhiste dont Jarmusch est partisan
Nobody, le guide est un indien solitaire, renié par les siens. Nobody se présente comme celui qui parle pour ne rien dire. En effet, il parle beaucoup, récite des poèmes, des proverbes. Il est solitaire, parle beaucoup sans qu'on ne le comprenne, retranché au fond de la forêt, se sont autant de signe qui nous permettent de penser que cet indien n'est autre que la conscience de Blake. "Celui qui parle pour ne rien dire", c'est directement la description que celui qui ne sait pas écouter sa conscience pourrait faire. Plusieurs éléments que nous développerons dans la suite du travail nous ramènent à cette idée.
Quand Blake demande son nom à Nobody, il lui répond qu'il s'appelle Personne. Ce nom a une double signification. D'abord, le fait qu'il s'appelle Personne, montre bien une fois de plus que s'il n'est Personne, c'est qu'il est alors peut être une conscience. Dans le roman de Pinocchio nous avons un autre exemple de matérialisation de la conscience. Gimini Criquet est la conscience de Pinocchio, petite marionnette de bois.
Cela fait aussi directement référence à Ulysse quand il se fait emprisonner par le Cyclope, fils de Poséidon, le Dieu des mers. Ulysse dit qu'il s'appelle Personne ainsi, quand Poséidon demande au Cyclope, qui lui a crevé l'œil, le Cyclope se voit répondre : Personne. Ulysse évite ainsi la colère du Poséidon et peut continuer son voyage tranquillement.
Dans Dead Man, le nom va servir Blake comme il a servi Ulysse. Blake rencontre trois personnages étrangement travestis qui lui demandent avec qui voyage-t-il. Il répond en toute quiétude, qu'il voyage avec Personne. Quand Blake sera en danger, les brigands le croyant seul, Nobody viendra le sauver.
Un autre élément qui force à penser que Nobody est tout simplement la conscience de Blake c'est que dans son évolution psychologique Blake ne comprend rien de ce que sa conscience lui dicte. Au fur et à mesure que la mort se rapproche, il devient de plus en plus mur, et comprend de mieux en mieux les métaphores de Nobody. Or la métaphore est un élément fondamental dans la psychanalyse. La psychanalyse étudie justement les profondeurs de l'inconscient. Freud avec ses méthodes hypnotiques s'appuie beaucoup sur le lapsus qui marche, lui, sur la métaphore.
L'hypothèse que le port de lunettes est un signe de vulnérabilité se vérifie dans ce film. En effet, au début, il est fragile, ne comprend rien de ce que lui dicte sa conscience et ses lunettes sont son principal accessoire. Son chapeau aussi lui sert d'accessoire dans la ville pour lui donner une distinction dans la société. A la fin du film, il va donner ses lunettes à Nobody, à partir de ce moment, il va commencer à l'écouter et appliquer à la lettre sa théorie d'écrire la poésie avec son revolver.
Sachant que la forêt est le lieu de l'accomplissement de l'Etre son séjour l'a amené à perdre ses lunettes. Il est prêt à mourir. Il perdra aussi son chapeau car devant la mort, nous sommes tous égaux.
Un autre élément du conte de fées, c'est cette dualité entre Blake et Nobody. Dans Frérot et Soeurette, ils sont deux frères et sœurs, comme dans le chat botté, il y a le chat et son maître. Pour accomplir les épreuves, souvent les personnages de conte de fées ont besoin de l'aide de quelqu'un.
Dans ces contes de fées, quand les enfants sont dépendants de leurs parents ils sont des fardeaux. Une fois le milieu familial quitté, ils doivent surmonter des épreuves. Une fois les difficultés surmontées, ils ne sont plus un fardeau et reviennent pour subvenir aux besoins de la famille.
Blake a perdu sa famille et se retrouve incapable de survenir à ses propres besoins. Il se retrouve seul avec sa conscience (Nobody), poursuivi par trois tueurs. Si on reprend le conte de Jeannot et Pie des frères Grimm, après avoir subi avec succès les épreuves dans la forêt, ils rentrent chez eux. Leur union leur a permis de mettre à mal la sorcière, mais une nouvelle épreuve qu'ils ne peuvent être résolus à deux. Ils doivent traverser une rivière sur le dos d'un canard mais il ne peut supporter le poids des deux enfants à la fois. Ils doivent donc apprendre à se séparer pour terminer leur apprentissage et pouvoir rentrer chez eux.
Dans Dead Man, Jarmusch connaît ce conte et les rites indiens. Il se sert du rite mortuaire qui consiste en mettre le mort dans un canoë et le lancer dans la mer. La mer est cette rivière infranchissable du conte des Grimm, ils se séparent donc pour pouvoir la traverser. La perte de la conscience symbolise la mort. Or justement, une fois le canoë hors de portée, Cole, le tueur cannibale, figure de l'ogre, tue Nobody. L'âme et la conscience partent en même temps. La rivière annonce une transition, un renouveau, ici, c'est palier ultime de l'existence.
Le conte de Frérot et Sœurette est une autre illustration du double. Depuis la mort de leur mère, les deux frères et sœurs sont gardés par une marâtre qui les maltraite. Ils décident alors de partir à la découverte du monde. Ils n'ont rien à manger ni à boire. Devant une rivière, Frérot assoiffé se penche pour boire mais une voix le prévient que s'il boit, il se transformera instantanément successivement en panthère, loup ou chevreau. Il paraît évident que Frérot est l'incarnation du moi, Soeurette celle du surmoi.
A l'image de ce conte, Jarmusch donne vie à la naïveté du moi et à la raison du surmoi. Ce caractère double est savamment choisi au moment où Jarmusch inspecte les tréfonds des Etats-Unis. Quand Blake se perd dans la forêt, terre des indiens, celui qui saura le guider est justement un aborigène. Son coté cultivé lui donne une place encore plus importante et mystique.
Bruno Bettelheim ,"psychanalyse des contes de fées"